Les 4 peurs existentielles selon Irvin Yalom : comprendre nos angoisses profondes
Pourquoi avons-nous si peur de perdre, de choisir, d’être seul·e ou de passer à côté de notre vie ?
Derrière certaines de nos angoisses quotidiennes se cachent parfois des questionnements beaucoup plus profonds.
Le psychiatre et psychothérapeute américain Irvin Yalom, figure majeure de la psychothérapie existentielle, propose une grille de lecture particulièrement éclairante de ces questionnements.
Il identifie quatre grandes réalités auxquelles tout être humain est confronté au cours de son existence :
la mort, la liberté, l’isolement existentiel et l’absence de sens.
On parle parfois des « quatre peurs existentielles de Yalom », même si Yalom utilise plus précisément l’expression de « préoccupations ultimes » ou de réalités fondamentales de l’existence.
Ces quatre dimensions ne sont pas des problèmes à supprimer. Elles font partie de notre condition humaine.
Et derrière nos difficultés relationnelles, nos angoisses, certaines périodes de remise en question ou notre besoin de contrôle, elles peuvent parfois se manifester de manière beaucoup plus discrète qu’on ne l’imagine.
1. La peur de la mort : accepter que tout a une fin
Nous savons que nous allons mourir.
Nous savons également que les personnes que nous aimons vont mourir.
Pourtant, il existe une immense différence entre le savoir intellectuellement et réellement prendre conscience de notre finitude.
La peur de la mort ne prend d’ailleurs pas nécessairement la forme :
« J’ai peur de mourir. »
Elle peut parfois apparaître indirectement à travers :
- la peur de vieillir ;
- la peur de tomber malade ;
- une difficulté importante face au changement ;
- la peur de perdre une personne aimée ;
- un besoin important de sécurité ou de contrôle ;
- l’impression que le temps passe trop vite.
Exemple : la peur de perdre l’autre
Imaginez une personne qui demande régulièrement à son ou sa partenaire :
« Tu m’aimes toujours ? »
« Est-ce que tout va bien entre nous ? »
« Pourquoi tu ne m’as pas répondu ? »
Il peut évidemment s’agir d’une peur de l’abandon liée à son histoire personnelle ou à son style d’attachement.
Mais derrière la peur de l’abandon se trouve parfois également une réalité plus universelle :
tout ce que nous aimons peut un jour disparaître.
La question devient alors :
Comment puis-je aimer pleinement lorsque je sais que je peux perdre ?
La conscience de la mort peut aussi nous aider à vivre
Paradoxalement, se confronter à notre finitude peut nous ramener vers la vie.
Si notre temps est limité :
Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ?
Est-ce que je veux continuer à repousser ce projet ?
Est-ce que je passe suffisamment de temps avec les personnes que j’aime ?
Est-ce que j’ose dire ce que je ressens ?
Est-ce que la vie que je mène ressemble à celle que j’ai envie de vivre ?
La conscience de la mort peut ainsi devenir une invitation à habiter davantage notre existence.
2. La peur de la liberté : choisir, c’est aussi renoncer
La liberté semble, à première vue, plutôt agréable.
Nous voulons être libres de choisir notre travail, nos relations, notre lieu de vie ou notre manière d’exister.
Mais pour Yalom, notre liberté possède également une dimension angoissante.
Parce qu’être libre implique une chose parfois difficile à accepter :
nous sommes responsables d’une partie des choix qui construisent notre existence.
Et parfois également de nos non-choix.
« Je n’ai pas le choix »
Nous prononçons régulièrement des phrases comme :
« Je suis obligé·e de rester dans ce travail. »
« Je ne peux pas quitter cette relation. »
« Je dois faire plaisir à mes parents. »
« Je ne peux pas lui dire non. »
Bien entendu, nous ne sommes jamais totalement libres. Notre situation financière, familiale, sociale, notre santé et notre histoire limitent réellement nos possibilités.
Mais le « je n’ai pas le choix » peut parfois aussi nous protéger d’une réalité inconfortable :
choisir implique d’assumer une part de responsabilité.
Exemple : rester dans un travail qui ne nous convient plus
Imaginez quelqu’un qui ne supporte plus son travail depuis plusieurs années.
Chaque dimanche soir, l’angoisse revient.
Cette personne rêve d’un autre métier mais n’ose pas partir.
« Et si je me trompe ? »
« Et si ça ne fonctionne pas ? »
« Et si je regrette ? »
Dire :
« Je suis obligé·e de rester »
n’a pas le même impact intérieur que :
« Pour l’instant, je choisis de rester parce que ma sécurité financière est plus importante pour moi. »
Extérieurement, rien n’a changé.
Mais intérieurement, la personne récupère une partie de son pouvoir d’action.
Choisir signifie également perdre
Chaque choix ferme d’autres possibilités.
Choisir une relation, c’est renoncer à certaines autres histoires.
Choisir une ville, c’est ne pas habiter toutes les autres.
Choisir une direction professionnelle, c’est laisser temporairement d’autres chemins de côté.
Nous pouvons alors passer énormément de temps à chercher le choix parfait, celui qui ne demanderait aucun renoncement.
Mais ce choix existe rarement.
Grandir peut aussi consister à pouvoir dire :
« Je choisis ceci et j’accepte progressivement ce à quoi ce choix me fait renoncer. »
3. La peur de l’isolement : personne ne peut vivre exactement ce que je vis
L’isolement existentiel est différent de la solitude.
Nous pouvons être seul·es et nous sentir profondément relié·es.
À l’inverse, nous pouvons être entouré·es et ressentir une immense solitude.
L’isolement existentiel désigne une réalité plus fondamentale :
personne ne pourra jamais vivre exactement notre expérience à notre place.
Nous pouvons être écouté·es.
Aimé·es.
Touché·es.
Compris·es.
Nous pouvons partager une grande intimité avec quelqu’un.
Mais il restera toujours une frontière entre mon expérience et celle de l’autre.
Exemple : dans la relation de couple
Cette réalité apparaît particulièrement dans nos relations intimes.
Nous pouvons inconsciemment attendre de notre partenaire :
« Comprends-moi sans que j’aie besoin de parler. »
« Rassure-moi. »
« Fais disparaître ma peur. »
« Comble ce vide que je ressens. »
La relation peut alors devenir une tentative de nous protéger de notre propre sentiment de solitude.
Et plus nous demandons à l’autre de remplir cet espace, plus la relation risque parfois de devenir étouffante.
Imaginez au contraire que vous traversiez une période difficile.
Vous racontez votre souffrance à votre partenaire.
Il ou elle vous écoute sincèrement, vous prend dans ses bras et vous dit :
« Je suis là. »
Votre souffrance ne disparaît pas nécessairement.
L’autre ne peut pas vivre exactement ce que vous traversez.
Mais il ou elle peut être avec vous pendant que vous le traversez.
C’est une différence fondamentale.
L’intimité ne consiste peut-être pas à supprimer toute distance entre deux personnes.
Elle peut être cette capacité de deux êtres distincts à se rencontrer profondément sans chercher à se confondre.
4. La peur de l’absence de sens : « À quoi bon ? »
Enfin arrive l’une des grandes questions existentielles :
Quel est le sens de ma vie ?
Pourquoi travailler ?
Pourquoi construire une famille ?
Pourquoi chercher à réussir ?
Pourquoi accumuler des expériences ?
Pourquoi tout cela si, un jour, notre existence s’arrête ?
Ces questions peuvent apparaître à différents moments de notre vie : après une séparation, un deuil, un changement professionnel, le départ des enfants, une période d’épuisement ou simplement lorsque la vie que nous avons construite ne nous nourrit plus.
Exemple : « J’ai tout pour être heureux, mais… »
Imaginez quelqu’un qui possède :
un travail stable, une relation, une maison, une situation financière confortable…
Sur le papier, tout semble aller plutôt bien.
Et pourtant apparaît cette sensation étrange :
« C’est donc ça, ma vie ? »
Cette personne ne manque pas nécessairement de quelque chose de matériel.
Elle rencontre peut-être une crise de sens.
Elle a atteint différents objectifs sans forcément se demander :
« Est-ce que cette vie correspond réellement à ce qui est important pour moi ? »
Cette période peut être très déstabilisante.
Mais elle peut également devenir une formidable occasion de réorientation.
Si aucun sens universel ne nous est donné d’avance, nous pouvons participer activement à construire ce qui donne du sens à notre existence.
À travers nos relations.
La création.
La transmission.
Nos engagements.
L’amour.
L’apprentissage.
La contribution aux autres.
Notre rapport au vivant.
Ou simplement la manière dont nous choisissons d’habiter notre quotidien.
Les peurs existentielles ne sont pas des problèmes à éliminer
C’est un aspect essentiel de l’approche existentielle.
La mort, la liberté, l’isolement et la question du sens font partie de l’expérience humaine.
Nous pouvons pourtant dépenser énormément d’énergie pour éviter de les rencontrer.
En travaillant constamment.
En cherchant à tout contrôler.
En nous distrayant.
En recherchant sans cesse l’approbation des autres.
En restant dans certaines situations par peur de choisir.
Ou parfois en demandant à nos relations de combler quelque chose qu’elles ne peuvent pas entièrement combler.
La thérapie peut alors devenir un espace permettant de rencontrer progressivement ces grandes questions plutôt que de chercher immédiatement à les faire disparaître.
4 questions à se poser
Vous pouvez prendre quelques minutes et observer ce que chacune de ces questions provoque en vous :
Puisque mon temps est limité, comment ai-je envie de vivre ?
Puisque je ne peux pas tout choisir, qu’est-ce que je choisis réellement aujourd’hui ?
Puisque personne ne peut vivre ma vie à ma place, comment puis-je être pleinement en relation avec les autres sans leur demander de me compléter ?
Qu’est-ce qui donne aujourd’hui du sens à mon existence ?
Il n’est pas nécessaire d’avoir immédiatement les réponses.
Parfois, accepter sincèrement de rencontrer la question constitue déjà une partie du chemin.
Transformer nos peurs en invitations à vivre
Peut-être que l’objectif n’est finalement pas de nous débarrasser de nos peurs existentielles.
Nous pouvons plutôt apprendre à écouter ce qu’elles viennent toucher en nous.
Derrière la peur de mourir se trouve notre désir de vivre.
Derrière le vertige du choix se trouve notre liberté.
Derrière notre solitude se trouve notre désir de relation.
Et derrière notre peur que rien n’ait de sens se trouve notre capacité à construire une vie qui en a pour nous.
Ces grandes questions peuvent parfois générer de l’angoisse. Elles peuvent également devenir des portes d’entrée vers une meilleure compréhension de nous-mêmes, de nos relations et de la manière dont nous souhaitons vivre.
Pour aller plus loin
Irvin D. Yalom développe notamment ces quatre dimensions dans son ouvrage Thérapie existentielle (Existential Psychotherapy, 1980).
Un accompagnement thérapeutique peut également offrir un espace pour explorer ce qui se joue derrière certaines peurs, difficultés relationnelles, périodes de transition ou questionnements existentiels.